samedi 4 mars 2017

11 - Analyse supplémentaire :Immigration, fécondité, et nombre de travailleurs par personne dépendante

Immigration, fécondité, et nombre de travailleurs par personne dépendante

Par Grégoire Bergeron M.Sc.A.


Introduction
Lorsqu’il s’agit d’immigration, l’un des principaux arguments employés pour justifier la « nécessité » de celle-ci est basé sur le fait indiscutable que nous sommes dans une société vieillissante.  La logique va comme suit :

« Considérant que le Québec est une société vieillissante, le nombre de travailleurs par individus retraités ira en diminuant, ce qui veut dire qu’il y aura de moins en moins de contribuables et de plus en plus d’individus à la charge de l’état. Conséquemment, l’immigration est nécessaire pour équilibrer le nombre des contribuables par rapport aux nombres de personnes à charge. »
Si le constat est irréfutable, la solution est questionnable. La question que nous devons nous poser est la suivante : est-il vrai que l’immigration peut équilibrer le rapport des contribuables par rapport au nombre des personnes à charge?

Cette question est pourtant très simple à répondre. Il suffit simplement d’utiliser des projections démographiques et d’observer l’évolution du rapport de dépendance* selon quelques jeux d’hypothèses plausibles. Le modèle de projection bâti pour réaliser l’étude « Immigration de masse au Québec : effet sur le poids démographique des canadiens-français » sera utilisé pour tirer ces projections.

*À titre indicatif, le rapport de dépendance indique le nombre d’individus en âge d’être dépendant de la société par rapport au nombre d’individus en âge de travailler.  Par exemple, un rapport de dépendance de 0.4 signifie qu’il y a 40 personnes âgées entre 0 et 15 ans ou de 65 ans et plus pour 100 personnes âgées entre 15 et 65 ans (Chawla 1990).


Méthodologie

Démarche
L’exercice consiste à tirer des projections démographiques basées sur des jeux d’hypothèses. Nous ferons varier le taux d’immigration et le taux de fécondité sur trois niveaux pour un total de neuf jeux d’hypothèses possibles.  Les projections seront portées de 2014 jusqu’en l’an 2500; l’objectif est de constater l’effet à long terme de nos jeux d’hypothèses; s’il s’avère être vrai que l’immigration peut équilibrer le rapport des contribuables par rapport au nombre des personnes à charge, alors on s’attendra à ce que, sur le long  terme, les jeux d’hypothèse avec une forte immigration aient un impact plus important que les jeux d’hypothèse à faible immigration.
En parallèle du rapport de dépendance, nous observerons la croissance de la population québécoise pour établir la plausibilité des scénarios.

Jeux d’hypothèses

1.       Immigration 
a.       Niveau 1 : Aucune immigration
b.      Niveau 2 : 50 000 immigrants par ans
c.       Niveau 2 : 500 000 immigrants par ans
2.       Indice de fécondité synthétique (IDF)
a.       Niveau 1 : IDF =  1.6
b.      Niveau 2 : IDF =  2.1
c.       Niveau 2 : IDF =  2.6

Projection démographique

Le rapport de dépendance ainsi que la croissance de la population sera calculée en utilisant le modèle de projection décrit dans mon étude  « Immigration de masse au Québec : effet sur le poids démographique des canadiens-français ».  


Résultats et discussion
Avant d’observer les résultats, il convient de se rappeler que le rapport de dépendance (RD) a été historiquement bas entre 1982 et 1986 (RD = 0.40); ce taux était de 0.45 en 2010 et, selon mes estimations, il est raisonnable de croire qu’il augmentera de 0.01 par ans de 2010 à 2031 pour atteindre un sommet à 0.67.

La figure suivante présente l’évolution de la population québécoise ainsi que l’évolution du rapport de dépendance de 1970 à l’an 2500 pour les neuf jeux d’hypothèses.

Projection de la population et du rapport de dépendance de l’an 2015 à l’an 2500


Les jeux d’hypothèse s’appliquent à partir de l’an 2015; la période de 1970 à 2014 concerne les données historiques.  Les neuf sous graphiques présentent des jeux d'hypothèses spécifiques; de haut en bas nous présentons respectivement un taux de fécondité de 1.6, 2.1 et 2.6 alors que de gauche à droite nous présentons des taux d’immigration respectifs de 0, 50 000 et 500 000 immigrants par an.

Observations

Au sujet du rapport de dépendance, on remarque:

  • À long terme, il n’y a aucune différence entre faire venir 50 000 ou 500 000 immigrants.
  • L’immigration permet de faire baisser le rapport de dépendance de 0.73 à 0.65 seulement pour le scénario avec une fécondité de 1.6.
  •  Pour des scénarios de fécondité supérieure de 2.1 et 2.6, l’immigration n’a aucun effet à long terme.


Au sujet de la croissance de la population, on remarque :

  • Sans immigration, pour un IDF de 1.6, la population québécoise décline à 140 000 habitants en l’espace de cinq siècles.
  • Deux scénarios permettent de stabiliser la population québécoise autour de 10 millions d’habitants. Le premier étant le scénario avec un IDF de 1.6 et 50 000 immigrants par ans. Le second était le scénario sans immigrants pour un IDF de 2.1.
  • Une fécondité de 2.6, sans aucune immigration, portera la population à 188 millions en l’an 2500. Avec une immigration de 50 000 individus par ans, cette population montera à 1 demi-milliard alors qu’avec 500 000 immigrants par ans, la population grimpe à 3.5 milliards.


Analyse
Suite à l’observation des résultats, nous sommes en mesure de répondre à la question suivante :

Est-il vrai que l’immigration peut équilibrer le rapport des contribuables par rapport au nombre des personnes à charge?

Considérant que le rapport de dépendance des années 80 oscillait autour de 0.40; qu’il était autour de 0.45 en 2010; que dans le meilleur des scénarios avec immigration celui-ci se stabilise à 0.65; que dans le pire des scénarios sans immigration, celui-ci se stabilise à 0.73; que l’augmentation du taux de fécondité à 2.1 rend nul tout effet de l’immigration; nous pouvons conclure que l'affirmation est fausse. En aucun cas il ne sera possible de revenir à un rapport de 0.40 ou de conserver un rapport de 0.50. L’effet de l’immigration sur le rapport de dépendance est marginal lorsque l’indice de fécondité est de 1.6 et est nul lorsque celui-ci dépasse 2.1. Ainsi, on constate que, sur le long terme, l’immigration ne peut pas équilibrer le rapport des contribuables par rapport au nombre des personnes à charge.


Explications
Si l’immigration à un effet marginal ou nul sur le rapport de dépendance, c’est pour deux raisons. La première c’est qu’à long terme, les immigrants finissent eux aussi par vieillir; pour remédier à ce problème, il faudrait prévoir des scénarios avec des flots d’immigrants toujours croissants à la manière d’une pyramide de Ponzi; or ceci est inconcevable puisque nous arriverions rapidement au point où nos besoins en immigrants dépasseraient l’offre.  L’approche que je qualifie de pyramide de Ponzi a déjà été étudiée par les Nations unies (Nations unies, 2001); par exemple, pour la Corée du Sud qui a un IDF similaire à la notre (IDF = 1.7 en 1990), les Nations unies ont calculé que pour la seule année de 2050 la Corée aurait besoin de 381 millions d’immigrants pour maintenir constant le rapport de dépendance, cette stratégie ferait passer leur population de 45 millions en 1995 à 6.2 milliards en 2050.

La seconde raison est que le rapport de dépendance de 0.40 des années 80 est un phénomène exceptionnel qui ne risque pas de se reproduire.  Il est la résultante de l’effet combiné de trois événements; la première étant la fécondité élevée des années 1945 à 1965 (IDF = 4), la seconde étant la faible fécondité d’après 1965 (IDF entre 1.5 et 1.7), la dernière étant  l’espérance de vie peu élevée dans les années 80 par rapport à celle d’aujourd’hui. Ces événements ont eu pour effet de minimiser le nombre  d’individus d’âge inférieur à 15 ans ou supérieur à 65 ans tout en maximisant les individus âgés entre 15 et 65 ans; ce qui résultait en un rapport de dépendance de 0.40.


En supplément
Des analyses supplémentaires ont montré que pour un indice synthétique de fécondité (IDF) de 1.6, un taux de 30 000 immigrants par ans aurait le même effet sur le rapport de dépendance que l’actuel taux d’immigration de 50 000. Pour une fécondité légèrement supérieure, sois de 1.85, un taux d’immigration de 20 000 aurait aussi le même effet.  Ce qui converge vers le scénario de l’IDF de 2.1 avec une immigration nul qui a le même effet sur le RD qu’un IDF de 1.6 avec 50 000 immigrants par ans.


Conclusion
L’objectif de cette courte analyse était d’évaluer si l’immigration était un outil efficace pour maintenir constant le rapport entre les individus en âge de travailler et ceux en âge d’être en état de dépendance. L’analyse a démontré qu’il était impossible, même avec 500 000 immigrants par an, de maintenir tant le rapport des années 80 que le rapport actuel puisque les immigrants finissent eux aussi par vieillir. Dans les années 80, il y avait 40 individus dépendants pour  100 individus en âge de travailler, en 2017 le nombre des individus dépendants était de 52, et sur le long terme, il sera de 65 peu importe le niveau d’immigration.  De plus, un taux d’immigration de 30 000 immigrants par an aurait le même effet sur le long terme que le taux actuel de 50 000.

Références

Bergeron Grégoire (2017), « Immigration de masse au Québec : effet sur le poids démographique des Canadiens-français », https://vigile.quebec/IMG/pdf/immigration_-_effet_sur_le_poids_demographique_des_canadiens-francais.pdf

Chawla, Raj K. 1990. Dependency ratios: An international comparison, Perspective on labour and income, 2, 2: article no 5

INSTITUT DE LA STATISTIQUE DU QUÉBEC, La population du Québec au 20e siècle : un siècle de mutations, p.11.


Nation unies (2001), “Replacement Migration: Is It a Solution to Declining and Ageing Populations?”, Department of Economic and Social Affairs, Population Division, http://www.un.org/esa/population/publications/migration/migration.htm

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